Un bébé calé dans des coussins, c’est un peu comme une plante qu’on attache trop tôt à un tuteur : elle tient droit, certes, mais elle n’apprend jamais à pousser ses propres racines. C’est exactement l’image qui m’est venue en tête le jour où une psychomotricienne a posé les yeux sur mon fils, sagement installé entre deux coussins du canapé par ma mère, tout sourire, fier comme un petit roi sur son trône improvisé. Sur le moment, j’ai trouvé la scène presque touchante. Elle, beaucoup moins. Ce qui a suivi m’a fait remettre en question des habitudes que je pensais anodines, transmises de génération en génération avec la meilleure volonté du monde.
- Caler un bébé avec des coussins pour le maintenir assis empêche le renforcement naturel des muscles du dos et des abdominaux.
- Un bébé maintenu artificiellement n'a pas encore la musculature nécessaire pour cette posture, ce qui peut retarder les étapes motrices suivantes comme ramper ou se mettre debout.
- Il est conseillé de privilégier la motricité libre au sol, sur le dos ou le ventre, et de laisser bébé expérimenter par lui-même sans coussins ni maintien forcé.
Quand les bonnes intentions de mamie deviennent un piège pour le développement moteur
Ma mère a élevé quatre enfants dans les années 80, à une époque où l’on installait volontiers les bébés assis dès qu’ils tenaient un minimum leur tête. Pour elle, caler mon fils avec des coussins n’était pas un geste anodin : c’était un signe de progrès, presque une fierté. « Regarde, il tient assis ! », me disait-elle, ravie. Sauf qu’à quatre mois et demi, un bébé ne tient pas assis, il est maintenu assis, ce qui n’a rien à voir. Ce genre de pratique reste très répandu, transmise sans mauvaise intention, souvent par des grands-parents qui reproduisent ce qu’ils ont eux-mêmes appris ou vécu. Le problème, c’est que cette position artificielle donne l’illusion d’une étape franchie, alors qu’elle contourne simplement le travail que le corps du bébé devrait faire tout seul. Et ce jour-là, dans mon salon, la psychomotricienne n’a pas eu besoin de faire un long discours pour me faire comprendre que quelque chose clochait.
Ce que la psychomotricienne m’a expliqué sur le dos, les abdos et la liberté de bouger
Elle s’est approchée doucement, a retiré un des coussins, et mon fils s’est effondré sur le côté en une fraction de seconde. « Vous voyez ? », m’a-t-elle dit, « il n’a pas encore la musculature pour ça. » C’est là qu’elle m’a expliqué, avec des mots simples, ce que je résume ici sans détour : placer un nourrisson artificiellement en position assise empêche le renforcement naturel de sa musculature dorsale et retarde sa motricité. Concrètement, un bébé qui n’a pas encore acquis la position assise seul n’a pas les abdominaux, le dos et les muscles du tronc suffisamment développés pour supporter cette posture. Quand on le cale avec des coussins, on lui retire l’occasion de chercher son équilibre, de tomber, de se rattraper, de renforcer petit à petit ces chaînes musculaires essentielles. C’est ce même mécanisme qui, plus tard, lui permettra de ramper, de se mettre à quatre pattes puis de se hisser debout. En le figeant dans une posture qu’il n’a pas conquise lui-même, on ne lui rend pas service : on retarde, sans le vouloir, plusieurs étapes clés de son développement moteur.
Voici, sous forme de tableau, ce qu’elle m’a détaillé ce jour-là :
| Problème | Effet sur le bébé | Solution à privilégier |
| Position assise imposée trop tôt avec des coussins | Musculature dorsale et abdominale peu sollicitée, équilibre non travaillé | Laisser bébé sur le dos ou sur le ventre, au sol, pour qu’il explore librement |
| Bébé maintenu au lieu de tenir seul | Fausse impression de progrès, retard possible dans les prochaines étapes motrices | Observer les signes réels d’acquisition (dos qui se redresse seul, bras qui se tendent en appui) |
| Temps passé assis plutôt qu’au sol en mouvement | Moins d’opportunités de ramper, se retourner, se déplacer | Privilégier de longues plages de motricité libre chaque jour |
Ce tableau, je l’ai littéralement recopié dans un coin de mon téléphone ce soir-là, tant j’avais peur d’oublier ces explications au milieu du tourbillon du quotidien avec un nourrisson.
Redonner à bébé le droit de galérer un peu (et pourquoi c’est la meilleure chose à faire)
Ce qui m’a le plus marquée, c’est cette idée qu’il faut laisser un bébé galérer, un peu, beaucoup, sans culpabiliser. Le voir peiner pour attraper un jouet, basculer sur le côté, se redresser en s’appuyant sur ses bras : tout cela fait partie d’un apprentissage moteur normal, et parfois même nécessaire. On a tendance, en tant que parents ou grands-parents, à vouloir éviter la frustration à son enfant, à lui simplifier la tâche. Mais dans ce cas précis, cette bienveillance excessive peut avoir l’effet inverse de celui recherché. La psychomotricienne m’a donné quelques repères simples que j’ai depuis appliqués avec plus de sérénité :
- Privilégier le sol plutôt que le canapé ou le transat pour les temps d’éveil
- Laisser bébé sur le dos et sur le ventre plusieurs fois par jour, sans le forcer à une posture
- Ne jamais utiliser de coussins pour maintenir artificiellement une position non acquise
- Observer les signaux de fatigue plutôt que la performance : un bébé qui râle a le droit de s’arrêter
- Faire confiance au rythme propre de chaque enfant, sans comparer avec le carnet de santé du cousin ou de la voisine
En cette rentrée, alors que le rythme familial reprend souvent de plus belle entre crèche, activités et fatigue accumulée, il est tentant de chercher des raccourcis pour gagner du temps sur le quotidien avec un bébé. Mais certains raccourcis, même les plus tendres en apparence, coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Laisser un enfant expérimenter, tomber, recommencer, c’est aussi accepter de ne pas tout contrôler, ce qui n’est pas toujours simple quand on est déjà à bout de nerfs et de patience.
J’ai fini par expliquer tout cela à ma mère, avec des mots plus doux que ceux de la psychomotricienne, en insistant sur le fait que son geste venait d’amour, pas de négligence. Elle a été un peu vexée, puis elle a compris. Aujourd’hui, elle est la première à poser mon fils au sol, sur une couverture, en lui laissant tout l’espace pour se débattre avec la gravité à sa manière.
Ce qu’il faut retenir de cette histoire de coussins, c’est qu’un bon geste n’est pas toujours un bon réflexe pour le développement moteur d’un bébé. Le corps d’un nourrisson a besoin de temps, de liberté et de quelques galères sans conséquence pour construire, à son rythme, les fondations de sa motricité future. Alors la prochaine fois qu’on vous tendra un coussin pour « aider » bébé à s’asseoir, peut-être vaut-il mieux le poser gentiment sur le canapé, et laisser le petit s’installer par ses propres moyens, ou pas encore.

